J'aime particulièrement faire des bilans narcissiques. Il y a même trop peu de fins pour tous les bilans que je voudrais faire.
Tout à l'heure je pensais à cette fâcheuse habitude que j'ai de me déraciner, de jouer les apatrides, de m'exclure, en un temps donné, des communautés qui m'avaient séduites.
A 13 ou 14 ans j'ai voulu m'établir et vivre entourée de faux-poètes. Croire à l'extraordinaire qui mérite l'ermitage au microcosme. J'ai voulu nous fondre en desseins destins incroyables, nous aurions été les plus grands, les plus.. je ne sais quoi, justement, c'est ça qui était excitant.
Le temps a lavé beaucoup de choses ; récemment les regrets de ces heures-là (il n'y en a plus), et puis surtout les admirations sans bornes. Je me suis rendu compte que nous ne serions pas des icônes. Comme un choc, une évidence ridicule d'être si frappante.
Je n'ai gardé que très peu de réelles admirations, de foi. Mais ce qui reste est ancré profondément. Pourtant j'en vois encore les fondations.
A 16 ans, 17 ans, 18 ans j'ai voulu être une intellectuelle. Mettre plus souvent mes lunettes en trouvant Kant bouleversant, donner les jolis noms du quartier latin comme un plan du par coeur quotidien, héritier d'une tradition étincelante.
Déracinée là aussi, incapable peut-être aussi.
[Je ne vous dirai pas, entre temps, j'ai voulu être femme, j'ai voulu être fatale, j'ai voulu être fragile, j'ai voulu être touchante, j'ai voulu être comédienne, j'ai voulu être rebelle, j'ai voulu être cancre, j'ai voulu être souffrante, j'ai voulu être belle, j'ai voulu la solitude, j'ai voulu la foule, j'ai voulu l'ivresse, j'ai voulu le dénuement, j'ai voulu l'inutile, j'ai voulu le superficiel, j'ai voulu l'intérieur, j'ai voulu la reconnaissance, j'ai voulu mener, j'ai voulu dominer, j'ai voulu savoir, j'ai voulu faire, j'ai voulu franchir]
Répété, le voulu devient ridicule, et comme pas familier. On ne reconnaît plus le mot, on se surprend à l'interroger.
Du coup je veux, je voudrais.
A 19 ans je veux être une artiste, et finalement c'est pire que tout, mais aussi terriblement plus savoureux. Déjà, le mot ne me plaît pas du tout, si je reprenais Roubaud, je dirais : je voudrais être le biipsisme à moi toute seule. Ca serait plus juste peut-être déjà.
Je voudrais entrevoir des vérités que je ne comprends pas, et savoir mêler les mots aux images. Peut-être enrichie des anciens voulu, peut-être mutilée, je ne sais pas trop.
Mais réunir tout ce que je peux contenir d'hybride, ne pas le mélanger, juste le juxtaposer avec harmonie. Enserrer une pierre de racines, sans les y insérer.
Le problème c'est que je crois à mon but, pas forcément à ma capacité à le mener à bien.
Alors tant pis, j'ai d'autres ambitions, qui pourront paraître plus basses, moins nobles, moins transcendantes, parce qu'elles n'auront pas leur place dans les grands livres de philosophie, et toutes ces choses théoriques là.
Mais à force de m'empiffrer de métaphysique, d'idée transcendantale, la conscience est dans les racines plus que dans les branches : c'est ma résistance passive.
Alors je voudrais juste, avant d'arriver au reste, j'aimerais bien, je veux appartenir.
Au monde à travers toi.